Le sphinx grec n'a que le nom en commun avec le sphinx égyptien. Il est féminin, ailé, malfaisant, et le mythe qui l'entoure n'a pas d'équivalent en Égypte. Le passage d'une figure à l'autre s'est fait par emprunt iconographique sans transfert de sens.
La Sphinge, en grec, a un buste de femme, un corps de lion et des ailes d'oiseau. Hésiode la dit fille d'Échidna et d'Orthos. Elle s'établit sur le mont Phicion, près de Thèbes, envoyée selon les versions par Héra ou par Arès pour punir la cité. Elle arrête les voyageurs, pose sa question, et dévore ceux qui ne répondent pas.
Quel être, pourvu d'une seule voix, marche tantôt à quatre pattes, tantôt à deux, tantôt à trois, et est d'autant plus faible qu'il a plus de pattes. Œdipe répond : l'homme, qui rampe enfant, marche debout adulte, et s'appuie sur un bâton vieillard. Une seconde énigme, moins connue, figure dans certaines versions : deux soeurs qui s'engendrent l'une l'autre, le jour et la nuit.
Vaincue, la Sphinge se précipite du haut de son rocher. Œdipe reçoit en récompense le trône de Thèbes et la main de Jocaste, sa mère, ce qui déclenche la suite du cycle. La tragédie de Sophocle, jouée vers 429 avant notre ère, n'représente pas la rencontre : elle commence bien après, et l'énigme n'y est évoquée qu'au passé.
L'énigme porte sur l'homme et Œdipe répond juste sur l'espèce en ignorant tout de lui-même : c'est cette ironie que la tragédie exploite. Les lectures modernes, de Hegel à Freud, y voient l'entrée de la conscience de soi ou la question de l'origine. La psychanalyse a retenu le nom d'Œdipe pour tout autre chose, ce qui a rendu le mythe familier et son détail largement méconnu.
La scène est un motif fréquent de la céramique attique, où la Sphinge est perchée sur une colonne et Œdipe assis face à elle, en voyageur. Ingres en donne en 1808 la version peinte la plus connue, exposée au Louvre, et Gustave Moreau une relecture de 1864 où la créature s'accroche au héros, déplaçant le rapport de force du dialogue au corps à corps.